Par Richard Ngamita |
Le phénomène de la désinformation sur les médias sociaux est devenu une source de préoccupation croissante dans la politique mondiale depuis plusieurs années. Bien plus, ledit phénomène explose maintenant en Afrique subsaharienne, où les campagnes de désinformation via les médias sociaux sont de plus en plus déployées par des entités et des gouvernements étrangers pour influencer l’opinion.
Plusieurs facteurs sociopolitiques et Ă©conomiques offrent un terrain propice Ă la dĂ©sinformation dans les pays africains. L’explosion dĂ©mographique avec prĂ©dominance de jeunes – dont la plupart  se connectent Ă l’Internet pour la première fois via les mĂ©dias sociaux, la disponibilitĂ© et l’utilisation croissantes des tĂ©lĂ©phones portables connectĂ©s Ă Internet, les conflits ethnico-religieux et l’insĂ©curitĂ© sont quelques-uns des facteurs qui ont contribuĂ© Ă la prolifĂ©ration d’informations accessibles via les mĂ©dias numĂ©riques, fournissant ainsi de nouveaux canaux de diffusion rapide et d’amplification de fausses informations.
Cette montĂ©e de la dĂ©sinformation dans la rĂ©gion constitue un nouveau test de soliditĂ© pour les nouvelles dispositions politiques et lĂ©gislatives en matière d’Internet. Par exemple, en mars 2020, l’Éthiopie a promulguĂ© la loi sur la prĂ©vention et la rĂ©pression du discours de haine et de la dĂ©sinformation, pour lutter contre ces deux phĂ©nomènes qui ont  troublĂ©  le pays par le passĂ©. Cependant, il s’avère selon plusieurs observateurs que cette nouvelle rĂ©glementation gouvernementale, bien que lĂ©gitime pour lutter contre le discours de haine, constitue en mĂŞme temps une menace pour la libertĂ© d’expression et l’accès Ă l’information en ligne.
Au Cameroun, en vertu de la loi relative Ă la cybersĂ©curitĂ© et Ă la cybercriminalitĂ©, la publication et la propagation d’information en ligne “sans pouvoir en attester la vĂ©racitĂ©” ou justifier qu’il y avait de bonnes raisons de croire en ladite information est correcte constituent un dĂ©lit. Lors d’une confĂ©rence de presse tenue en juillet 2020, RenĂ© Emmanuel Sadi, ministre camerounais de la communication, s’est dit prĂ©occupĂ© par l’utilisation “irresponsable” des mĂ©dias sociaux pour ternir l’image des fonctionnaires ou saboter les actions du gouvernement et a prĂ©venu que ceux qui continueraient Ă propager de telles informations sur les plateformes de mĂ©dias sociaux s’exposeraient Ă de lourdes peines prĂ©vues par la loi.
D’autres pays comme le Zimbabwe et la Tanzanie, disposent de lois plus gĂ©nĂ©rales sur les mĂ©dias qui ont Ă©tĂ© utilisĂ©es pour lutter contre les fausses informations. Ces diffĂ©rentes lois ont Ă©tĂ© critiquĂ©es pour la menace qu’elles font peser sur les droits numĂ©riques, en particulier lorsqu’elles sont mises en place pour contrer toute opinion critique ou dĂ©bat contradictoire dans des pays africains prĂ©sentant des dĂ©ficits dĂ©mocratiques.
De nombreux pays africains, dont le Cameroun et la RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo (RDC), continuent de se dĂ©battre contre la dĂ©sinformation, par laquelle une mauvaise action  en ligne pourrait causer des dommages hors ligne. Ce rapport examine la situation dans ces pays, oĂą – malgrĂ© des niveaux de connectivitĂ© relativement bas – la dĂ©sinformation reprĂ©sente une prĂ©occupation considĂ©rable.
En 2017, le Cameroun comptait 19,7 millions d’abonnĂ©s Ă la tĂ©lĂ©phonie mobile, soit un taux de pĂ©nĂ©tration de 85 %, tandis que la pĂ©nĂ©tration d’Internet Ă©tait de 35,6 %. Parallèlement, la RD Congo avait un taux de pĂ©nĂ©tration d’Internet de 19,2 % en dĂ©cembre 2019, tandis que le taux de pĂ©nĂ©tration de la tĂ©lĂ©phonie mobile Ă©tait de 42 %.
Compréhension des conflits et désinformation
Les citoyens du Cameroun et de la RD Congo recourent Ă une gamme variĂ©e de sources d’information traditionnelles (notamment la presse Ă©crite et audiovisuelle), ainsi qu’à des sources en ligne pour suivre l’actualitĂ© sociale, Ă©conomique et politique. Cependant, les mĂ©dias sociaux jouent un rĂ´le de plus en plus important comme source d’informations relatives aux conflits, par le fait que les mĂ©dias traditionnels sont censurĂ©s par les gouvernements respectifs.
Au Cameroun, les tensions entre les rĂ©gions anglophones et francophones remontent Ă l’indĂ©pendance du pays en 1961. Au fil des ans, des violences mortelles et des actions de protestation ont eu lieu contre la “francophonisation” continue et la marginalisation des anglophones qui affirment que le gouvernement central privilĂ©gie la population francophone majoritaire.
En 2015, une vidĂ©o montrant deux femmes et deux enfants abattus par des soldats dans la ville de Zelevet, dans l’extrĂŞme-Nord, a commencĂ© Ă circuler sur les mĂ©dias sociaux. Selon une enquĂŞte de BBC Africa Eye de juillet 2018, le gouvernement a d’abord rejetĂ© la vidĂ©o la qualifiant de fausse nouvelle. Cependant, Amnesty International a rĂ©vĂ©lĂ© avec des preuves crĂ©dibles que l’armĂ©e camerounaise Ă©tait responsable, ce qui a poussĂ© les autoritĂ©s Ă se rĂ©tracter et Ă dĂ©clarer que les 10 soldats reprĂ©sentĂ©s dans la vidĂ©o avaient Ă©tĂ© arrĂŞtĂ©s et seraient poursuivis. Cinq ans après l’incident, un tribunal militaire a dĂ©clarĂ© les soldats coupables et les a condamnĂ©s Ă des peines d’emprisonnement.
Alors que l’enquĂŞte de BBC Africa Eye sur l’incident de la fusillade a rĂ©vĂ©lĂ© que plusieurs personnes n’aimaient pas diffuser en ligne des discours de haine et des contenus graphiques sur les violences, elles reconnaissaient que ces contenus pourraient parfois rĂ©vĂ©ler des informations utiles Ă la sĂ©curitĂ© en particulier pour ceux qui vivent dans des zones de conflit.

Source: Twitter
En RD Congo, la succession de conflits armĂ©s a fait des millions de morts et dĂ©stabilisĂ© le pays, avec une violence continue perpĂ©trĂ©e par plusieurs groupes armĂ©s actifs dans la rĂ©gion, notamment les forces dĂ©mocratiques alliĂ©es (ADF : Allied Democratic Forces), les Forces DĂ©mocratiques pour la LibĂ©ration du Rwanda (FDLR) et de nombreuses autres milices. La Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la Stabilisation en RD Congo (MONUSCO) opère dans la rĂ©gion depuis 1999 et constitue la plus grande mission de maintien de la paix des Nations Unies dans le monde.
Lors des Ă©lections tant attendues de 2018, des irrĂ©gularitĂ©s Ă©lectorales gĂ©nĂ©ralisĂ©es ont Ă©tĂ© signalĂ©es, des partis politiques concurrents prĂ©tendaient ĂŞtre en tĂŞte après que les rĂ©sultats de divers comptages non officiels aient commencĂ© Ă circuler sur les mĂ©dias sociaux. Des contenus sponsorisĂ©s produits sur Google et sur Facebook ont faussement prĂ©tendu qu’Emmanuel Ramazani Shadary, dauphin du prĂ©sident sortant Joseph Kabila, avait remportĂ© le scrutin. Ces annonces ont Ă©tĂ© publiĂ©es avant la proclamation officielle des rĂ©sultats par la commission Ă©lectorale, arrivĂ©e tardivement. Il y a eu des coupures d’Internet dans les principales villes du pays, ce qui a davantage compliquĂ© la vĂ©rification de toute information en rapport avec ces Ă©lections.

Source :Â Twitter
Sachant que les Ă©lections avaient Ă©tĂ© reportĂ©es de novembre 2016 Ă dĂ©cembre 2017, puis Ă avril 2018, la propagation de faux rĂ©sultats Ă©lectoraux aurait pu prolonger le cycle d’instabilitĂ©.
Le rĂ´le de la diaspora
La communauté de la diaspora contribue énormément à attiser les tensions en ligne dans les deux pays, souvent par le biais de faux comptes qui partagent régulièrement des contenus haineux incitant à la violence contre des factions politiques rivales.
Lors des Ă©lections de 2018 au Cameroun, il y a eu plusieurs cas de publications sur les mĂ©dias sociaux en provenance de la diaspora affirmant que le prĂ©sident de longue date Paul Biya Ă©tait mort. Biya a finalement gagnĂ© lesdites Ă©lections et deux ans plus tard, le contenu des mĂ©dias sociaux, souvent en provenance de la diaspora, continue d’alimenter les tensions politiques et ethniques.

Source:Â Â Facebook
Avec le conflit dans les régions anglophones qui provoque des appels à un État indépendant, et les séparatistes qui recherchent activement le soutien de la diaspora camerounaise, il y a un risque permanent que le contenu en ligne qualifiant le gouvernement camerounais de répressif et violent puisse entraîner des dommages hors ligne.

Source:Â Facebook
Quant aux messages mensongers sur les mĂ©dias sociaux qui affirmaient que Shadary avait remportĂ© l’Ă©lection prĂ©sidentielle de 2018 en RD Congo, et compte tenu de la coupure de l’Internet Ă l’Ă©poque, tous les indices montrent que les auteurs des annonces sponsorisĂ©es et les administrateurs des comptes en question Ă©taient des membres de la diaspora. Le compte Lumumba aime LE CONGO qui figurait parmi les principaux propagateurs des annonces, avait Ă©tĂ© créé juste avant les Ă©lections et misait sur l’hĂ©ritage de Patrice Lumumba, cĂ©lèbre hĂ©ros de l’IndĂ©pendance. Outre le contenu revendiquant la victoire de Shadary, la page partageait Ă©galement des messages provenant de plusieurs faux domaines ou sites web d’agrĂ©gation d’informations comme CongoActu24.com. Ceci constitue un autre exemple frappant de dĂ©sinformation en ligne susceptible de causer des dommages hors ligne dans un environnement politique fragile.

Pandémies
Ă€ l’instar d’autres pays africains, le Cameroun et la RD Congo ont connu une recrudescence de la dĂ©sinformation en ligne Ă propos du Covid-19, en partie liĂ©e aux sensibilitĂ©s culturelles, politiques et religieuses, notamment la promotion de remèdes Ă base de plantes, de bains de vapeur, de l’alcool, de commentaires contradictoires et spĂ©culatifs sur les traitements et/ou de conseils confus sur les ProcĂ©dures OpĂ©rationnelles NormalisĂ©es (PON).
La propagation de la désinformation autour des maladies peut constituer un danger pour la santé publique, comme cela a été le cas au Cameroun et en RD Congo concernant Ebola et, plus récemment, le Covid-19. La désinformation sur les maladies cultive la méfiance par rapport aux données scientifiques, freine la sensibilisation, politise les actions de santé publique et sème le doute sur les motivations des autorités sanitaires.
La RD Congo n’est pas novice en matière d’épidĂ©mie, puisqu’elle a subi de plein fouet l’Ă©pidĂ©mie d’Ebola entre 2017 et 2019. En mai 2020, France 24 News a fait Ă©tat d’une campagne de dĂ©sinformation sur le Covid-19 en RD Congo. Les rapports de France 24 ont ensuite Ă©tĂ© corroborĂ©s par Facebook et le DFRLab, qui ont trouvĂ© un lien entre le rĂ©seau avec un homme politique appelĂ© HonorĂ© Mvula. Le rĂ©seau a diffusĂ© plusieurs propos sur le Covid-19 faussement attribuĂ©es Ă des personnalitĂ©s publiques, notamment Ă l’expert français en maladies infectieuses Didier Raoult, au prĂ©sident français Emmanuel Macron et au prĂ©sident malgache Andry Rajoelina. Ces allĂ©gations ont fait le tour des pages Facebook très suivies en RD Congo. Mvula a niĂ© les accusations portĂ©es contre lui. Facebook a dĂ» supprimer lesdites pages.

Coupures d’Internet
Le Cameroun et la RD Congo ont l’habitude d’ordonner des coupures d’accès Ă l’Internet Ă de multiples occasions lors de protestations publiques et d’Ă©lections. En janvier 2017, la connectivitĂ© Ă Internet a Ă©tĂ© coupĂ©e dans la rĂ©gion anglophone du Cameroun suite Ă des appels Ă sa sĂ©cession de la rĂ©gion francophone. Cette interruption qui a durĂ© plus de 230 jours jusqu’en mars 2018, est connue comme la plus longue coupure d’Internet sur le continent.
De la mĂŞme manière, l’instabilitĂ© en RD Congo a Ă©tĂ© continuellement caractĂ©risĂ©e par des coupures rĂ©pĂ©titives d’Internet depuis dĂ©cembre 2011. Après la journĂ©e Ă©lectorale relativement calme du 30 dĂ©cembre 2018, le gouvernement a coupĂ© l’accès Ă Internet le 31 dĂ©cembre, puis a progressivement fermĂ© les mĂ©dias audiovisuels, tout en expulsant certains journalistes internationaux qui couvraient les Ă©lections. Les raisons officielles fournies par les responsables politiques Ă©taient “afin d’Ă©viter la diffusion de faux rĂ©sultats”.
D’après des analystes, la coupure d’Internet au Cameroun a coĂ»tĂ© Ă l’Ă©conomie 1,67 million de dollars par jour, tandis que celle de la RD Congo coutait 3 millions de dollars par jour.

Source:Â Twitter
Les coupures d’Internet pendant les Ă©lections sont une tendance courante et croissante de la rĂ©pression numĂ©rique, en particulier dans les pays autoritaires d’Afrique, dont les dirigeants sont au pouvoir depuis de nombreuses annĂ©es. Lorsque les gouvernements imposent des blackouts mĂ©diatiques ou restreignent la libre circulation de l’information en ligne par d’autres moyens, la dĂ©sinformation se dĂ©veloppe car la vĂ©rification des faits et le dĂ©bat contradictoire sont entravĂ©s. Dans le cas du Cameroun et de la RD Congo, cette dĂ©sinformation, provenait en grande partie de la diaspora qui propageait un discours de haine et de fausses informations risquant d’exacerber les conflits civils et de compromettre l’intĂ©gritĂ© Ă©lectorale. Ă€ leur tour, les coupures d’accès Ă Internet et la dĂ©sinformation propagĂ©es par des acteurs Ă©tatiques et non Ă©tatiques Ă©rodent le potentiel de la technologie pour amĂ©liorer l’intĂ©gritĂ© Ă©lectorale, l’engagement civique et la lutte contre des maladies telles que le Covid-19.

Source:Â Twitter
Venir à bout de la désinformation
La crĂ©ation de comptes de messagerie visant uniquement les  pĂ©riodes Ă©lectorales est devenue monnaie courante, et ils sont particulièrement inquiĂ©tants du fait que leur contenu est souvent mensonger, carrĂ©ment faux ou incitatif. Cette rĂ©cente Ă©mergence de campagnes en ligne via les plateformes de mĂ©dias sociaux a donc soulevĂ© d’autres prĂ©occupations quant Ă la manière dont les donnĂ©es requises sont obtenues, au niveau de vulnĂ©rabilitĂ© des dĂ©mocraties africaines face Ă l’ingĂ©rence Ă©trangère, Ă la façon dont les algorithmes des mĂ©dias sociaux sont enclins Ă la manipulation, et Ă l’éthique du fait que des pays africains soient utilisĂ©s comme terrain d’essai pour de nouvelles technologies numĂ©riques.
Alors que les efforts visant Ă lĂ©gifĂ©rer contre la dĂ©sinformation deviennent des points de pression sur les droits humains, des mesures alternatives prises en collaboration avec les opĂ©rateurs de plateformes de mĂ©dias sociaux s’avèrent prometteuses. En 2020, plusieurs gouvernements d’Afrique subsaharienne ont Ă©tabli des partenariats avec des plateformes de mĂ©dias sociaux et d’autres intermĂ©diaires pour lutter contre la dĂ©sinformation en rapport avec le Covid-19. Plus tĂ´t en 2018, le Cameroun a directement travaillĂ© avec Facebook pour explorer les moyens de lutte contre la diffusion d’informations fausses et mensongères dans le pays. Entre-temps, la promotion du renforcement des capacitĂ©s dans le domaine de l’utilisation du numĂ©rique et de la capacitĂ© de vĂ©rification des faits, ainsi que la sensibilisation sur ce qui constitue un contenu inacceptable sur les plateformes et Ă la manière de signaler un contenu rĂ©prĂ©hensible, restent des actions clĂ©s nĂ©cessaires. Par consĂ©quent, les efforts et les autres mesures pour lutter contre la dĂ©sinformation et autres contenus prĂ©judiciables, notamment durant les pĂ©riodes Ă©lectorales et la lutte contre le Covid-19, nĂ©cessitent une collaboration plus Ă©troite par rapport Ă celle dont nous avons Ă©tĂ© tĂ©moins jusqu’ici, entre les gouvernements, la sociĂ©tĂ© civile et les plateformes.
Richard Ngamita est un chercheur dans le domaine du traitement de donnĂ©es qui travaille actuellement sur les droits de l’homme, la dĂ©sinformation et l’espionnage. Il a prĂ©cĂ©demment travaillĂ© chez Google au sein de l’Ă©quipe contre les pourriels. Il a Ă©galement menĂ© des recherches d’investigation dans le domaine de la santĂ©, l’agriculture et les mouvements de rĂ©fugiĂ©s.